FRFAM.COM >> Mode de vie >> Nourriture boisson

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

L’écrivaine et animatrice culinaire Nigella Lawson revient sur les meilleurs et les pires repas de sa vie, de son enfance difficile à sa vie de déesse domestique.

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Je me considère, en partie, comme la somme de tous les repas que j’ai mangés, autant que comme la somme de tous les livres que j’ai lus. (Je ne suis pas la seule : c’est pourquoi Toast de Nigel Slater ou How To Be A Heroine de Samantha Ellis résonnent tant auprès des lecteurs.) Avec mon 10e livre tout juste publié, je vois l’empreinte des aliments de mon passé sur ses pages, tout comme l’influence des saveurs plus récentes. Il ne pourrait en être autrement.

Toutes les recettes, qu’on les écrive ou qu’on les cuisine, racontent l’évolution de notre rapport à la nourriture. C’est le cas des miennes.

Les années 60 : un autre univers

J’ai eu un bien mauvais départ pour une future obsédée de la nourriture : enfant, je détestais manger. Ou plus précisément, je détestais les repas. Chez moi, il n’y avait aucune occasion de grignoter en dehors des heures fixes. Mes premiers souvenirs gustatifs ? Assise à table, forcée de tout finir dans mon assiette. Et cette assiette, c’était toujours du ragoût. Il refroidissait, la graisse se figeait pendant que je le fixais ; le ragoût gagnait toujours.

La nourriture n’était pas synonyme de plaisir. Il fallait l’avaler, point final. On me faisait rester des heures (du moins le croyais-je) jusqu’à ce que je cède. Si je ne terminais pas, la même assiette froide m’attendait au repas suivant. Je ne blâme pas mes parents : c’était l’éducation courante à l’époque.

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Cette éducation alimentaire était curieusement divisée. Sans mes parents, au déjeuner ou au goûter en semaine, un univers différent régnait : on parlait nourriture sans tabou, c’était un plaisir partagé (sauf pour moi). Autour de la grande table en formica bleu pâle, ma famille dévorait et commentait ce qu’elle avait mangé avant et ce qu’elle mangerait après. À l’époque, évoquer la nourriture chez les autres était vulgaire. Chez des amis, on mangeait en silence. Chez nous (sauf moi, anxieuse), on parlait la bouche pleine !

Nigella Lawson : Je mange, donc je suis – en images. En savoir plus

Ma mère avait ses propres règles de table : commencez à manger dès que votre assiette arrive, sans attendre les autres. Et pas de « passe-moi les pois » en pleine conversation : « Ne demande pas, sers-toi ! » sifflait-elle.

Sa cuisine différait de celle des autres familles. Influencée par une au pair italienne dans sa jeunesse, elle préparait des spaghetti aglio e olio (avec de l’huile d’olive du pharmacien local) malgré l’essor du spag bol. La France dominait : côtelettes d’agneau à l’ail et aux herbes de Provence, ratatouille, sauces béarnaise, hollandaise ou béchamel.

Mais surtout, du poulet : rôti avec beurre sous la peau et citron dans la cavité, ou cuit au vin avec légumes et riz. Sa hollandaise au safran et bouillon de poulet était divine. Je cuis encore son chou aux graines de carvi, braisé au beurre.

Les légumes venaient toujours saucés : fèves à la sauce persil ou aigre-douce, poireaux à la béchamel. Poivre noir interdit, seul le blanc était toléré.

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Chez mes grands-parents paternels, les menus variaient par jour, avec puddings et bonbons en prime. Chez ma grand-mère maternelle, des recettes fantaisistes : nasi goreng (surnommé « Nazi Goering »), salade de poulet aux fruits.

Ma mère m’enseignait la cuisine dès 6 ans : hollandaise au bain-marie. Avec ma grand-mère, j’adorais préparer cervelle aux câpres. Les tartes à la confiture incarnaient la rareté magique des anniversaires.

Les années 70 : mes années avocat

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Les années 70 ? L’âge d’or des œufs mayonnaise. Ma sœur et moi les fouettions frénétiquement. Tarama, liptauer, moussaka : ma mère ramenait des recettes de Grèce.

Escargots au beurre d’ail en France, recreusés à la maison. Chez ma grand-tante Myra, avocats partout : salade pois-menthe inoubliable.

Myra, artiste reconvertie cuisinière, servait chili en bols bois, gravad lax sur poterie verte. Ses livres Time Life m’ont initiée à la cuisine mondiale.

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

En Italie pour mon année sabbatique, une nonna m’a appris sauces, purées beurrées.

Les années 80 : la reine de la soupe à l’oignon

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Étudiante, j’ai fui la cantine pour ma première cuisine : soupes à l’oignon boostées à l’alcool, braisages d’agneau, risottos, pâtes aux légumineuses. Puis journaliste, je cuisinais pour déstresser.

Critique resto, j’évitais les excès : vinaigre framboise, kiwis partout, purées Magimix.

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Les années 90 : une décennie douce-amère

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Trois « enfants » : ma fille, mon fils, How To Eat. Livre hommage à ma mère et sœur disparues. Influences restos : cailles sautées, morue miso (version saumon), huîtres-saucisses.

Ceviche aux pommes de terre, salade César, saumon balsamique. Pavlovas simples, tiramisu assumé.

Les années 2000 : et puis il y a eu le gâteau

How To Be A Domestic Goddess : pas soumission, mais libération. La pâtisserie transforme : brownies, cupcakes m’ont donné du temps bienheureux au four.

Aujourd’hui : tout sur ma mère

Nigella Lawson : Ma vie à travers la nourriture

Graines de chia ? Modes passagères. Éclectique, spontanée comme ma mère, je cuisine pour le plaisir : chou-fleur rôti, shawarma poulet, banana bread cardamome.

Recettes sans gluten/laitiers pour tous. Nourriture = vie plus forte, joyeuse.

Le nouveau livre de Nigella Lawson, Simply Nigella, paraît la semaine prochaine chez Chatto & Windus (26 £). Commandez pour 20 £ sur bookshop.theguardian.com ou 0330 333 6846. Nigella Lawson dialoguera avec Zoe Williams à Londres le 10 décembre (membership.theguardian.com).

[]